Ce soir, je n'ai absolument pas perdu mon temps en allant voir la représentation de trois fragments de pièces de Lars Norén regroupés en 2h30 d'intensité: Crises, La veillée et Démons par les élèves de Hugues Boucher au Cours Florent.

LARS NOREN, LE GENIE DU MALETRE Lars Norén, c'est un suédois qui fait très peur (pour les quelques portraits que j'ai vus de lui) et qui a cette fâcheuse tendance au génie. Dans la lignée de Tchekov et d'Ibsen, il creuse les sujets du quotidien de l'Homme en donnant à chaque mot une émotion très vive et à chaque espace une tension insoutenable. C'est simple, imaginez une situation insignifiante de votre vie. Vous êtes dans le salon avec votre ami(e)/conjoint(e). Vous avez eu un accrochage sur une histoire de couteau mis pointe en haut ou pointe en bas dans le panier du lave-vaisselle, mais comme ce n'est finalement pas si grave, vous laissez cette situation en suspens comme un millier d'autres choses insignifiantes de votre vie, dans un coin de votre esprit. Et chacun de votre côté, vous ruminez toutes ces petites choses insignifiantes sans jamais les exprimer alors que vous n'êtes qu'à une dizaine de mètres l'un de l'autre. Et là, les voisins viennent pour manger. Et eux aussi ont une vie habituelle entre les gros soucis et les petits tracas. Et eux aussi mettent le masque du "tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes" alors qu'à l'intérieur c'est l'indescriptible destruction de l'être qui se noue. Et là, rajoutez du gin, du vin, du whisky, et de la vodka... Vous obtenez une joyeuse situation pleine de dits sortis sans réflexion et de non-dits, de violence, de haine, de désir, d'excès d'amour et de colère. C'est la boîte de Pandore. En somme, la vie dans toute sa simple vérité. Bien sûr, là je réduis l'histoire à une situation courante (un sujet précis que traite Lars Norén mais ce n'est pas le seul). Mais voyez dans votre propre vie toutes les situations qui se succèdent; élargissez aux personnes de votre entourage et à leurs situations; puis à l'échelle d'une communauté, d'une ville, d'un pays, du monde! On appelle parfois cela de la folie. C'est un sentiment vertigineux, complètement étourdissant.

Et bien voilà ce que c'est, Lars Norén, un vertige constant dans des univers que l'on penserait excessifs mais qui, à bien y réfléchir, ne sont pas si éloignés du quotidien.

Dans Crises, l'un des personnages dit ceci: " qui est-ce qui décide qui est malade ou qui est sain?" (vraie question).

Lars Norén est un génie de la vie qui manie le mal-être latent en chacun de nous d'une plume empreinte d'une terrible justesse. Lire les pièces de Lars Norén, c'est refuser constamment de pouvoir s'identifier à tel ou tel personnage parce qu'on ne peut que le qualifier de fou ou de déviant, mais en même temps, c'est retrouver dans chacun de ces mêmes personnages une partie de soi-même qui n'est pas si profondément enfouie. Le rapport au désir, à la colère, à la violence et à la peur est touché avec tant de précision qu'il en devient intolérable. L'on doit s'arrêter de lire, oublier tout cela un moment, avant de reprendre la lecture jusqu'au prochain pic de malaise qui nécessitera encore une pause.

Les curieuses et curieux seront certainement déjà tentés par ce que je relate ici alors c'est aux frileux que je m'adresse maintenant. Allez lire Lars Norén. Vous trouverez cela indigeste mais à la seconde lecture, vous percevrez les mystères des méandres de l'Humanité. (vraiment)

LE SPECTACLE Donc après cette présentation encore rapide de l'univers de Lars Norén, passons au cœur du sujet, sa représentation.

Lars Norén a écrit du théâtre et ce n'est pas pour rien. Le théâtre c'est la représentation d'une certaine vie. Et dans les cas de Crises, La veillée et Démons, cette définition s'ajuste parfaitement. Lire les pièces ne suffit absolument pas, parce qu'il faut voir de ses yeux, entendre de ses oreilles, chacune des situations pour les saisir entièrement. Lorsque j'ai lu Crises, j'ai posé le livre avec une perplexité extrême voire même une complète aversion. Je ne comprenais pas où il voulait en venir et j'ai même prononcé le mot "ennui". Et puis, je suis allée voir les élèves de Hugues Boucher proposer leur Fragment.

REVELATION COMPLETE.

Je reprends le livre dès demain pour écouter avec mes yeux, lire avec mon cœur, et ressentir le flot des mots traverser chacune des fibres de mon corps. Maintenant je comprends que ce n'est qu'ainsi que l'on approche le génie de Lars Norén. Pas d'intellect (et je me souviens qu'un certain Hugues Boucher m'avait fait cette remarque). Le spectacle en soi se présente ainsi:

les trois pièces ont été coupées pour tenir en 45minutes. Chacune des pièces dureraient normalement entre deux et trois heures. Les personnages sont relayés par deux voire trois acteurs qui se passent un objet représentatif de leur personnalité en reprenant la phrase prononcé avant chaque relais. Les pièces s'ouvrent et se ferment toutes sur une partie musicale pendant laquelle les acteurs se mettent en place ou sont déjà en jeu sur le plateau. Le décor est épuré mais suffisamment sophistiqué pour ne pas perdre le spectateur.

CRITIQUE Certaines personnes me connaissant diront que je suis absolument partisane et sans doute, je peux manquer d'objectivité par rapport à la prestation de mes anciens camarades mais ce n'est que parce que je les ai vus évoluer, progresser, et qu'après un long moment sans les avoir vus jouer, je les retrouve tout simplement époustouflant.

Bien sûr, il y a toujours possibilité de faire mieux, d'ajouter un peu d'écoute, d'améliorer la prononciation, ou d'aller plus loin sur l'appréhension des situations qui utilisent l'alcool, mais je ne veux pas m'y attarder parce que le sentiment que j'éprouve est si positif qu'il surpasse de loin les deux ou trois coquilles et faux pas.

L'univers comme je l'ai déjà dit, est très complet et complexe. Les acteurs et le professeur ont dû effectuer un travail titanesque pour dégager pleinement la personnalité de chaque personnage. Parfois elle est d'ailleurs très dure à conserver tout le long. C'est très simple. Lars Norén c'est soit très réussi, soit absolument terrible. Et bien dans le cas de la représentation à laquelle je viens d'assister, il n'y a pas de doute: c'est très réussi. Le contexte est clair, nous sommes à l'école Florent de formation pour les acteurs. Il s'agit donc d'explorer et de se casser les dents sur des classiques du théâtre. S'attaquer à Norén c'est être un peu sadique et masochiste. C'est une exploration de longue haleine qui ne s'achève jamais parce que justement, les personnages de Norén sont pleinement humains. Et c'est là où je veux en venir. La contrainte du nombre d'apprentis acteurs à faire jouer à parts égales amène ici une joyeuse découverte. Ainsi, lorsque deux acteurs se passent le relais pour jouer un personnage, c'est aussi tout un univers et une personnalité qui prennent possession du rôle. Dans Démons, on voit se succéder une Jena angélique, une Jena pleine de feu très dynamique et une Jena réfléchie et pragmatique. C'est comme payer une place pour voir trois spectacles en un coup. Quel bonheur de pouvoir voir une palette de jeux aussi variée, de toucher à l'univers de Lars Norén par le prisme de multiples horizons et d'autant de vécus... Véritablement éblouissant! Et bien sûr, ce qui me marque c'est le désir de jouer qui se lit dans le visage de chaque acteur/actrice. Il est toujours difficile pour un acteur d'être en forme tout le temps, tout comme il est difficile pour un spectateur de se mettre en situation d'ouverture pour recevoir une œuvre artistique de cette dimension. Mais là, aucun problème puisque l'ensemble de la trentaine d'acteurs et d'actrices défendent avec enthousiasme leurs partitions oubliant la peur, la gêne, parfois un peu le texte ^^ mais surtout, le plus dur, le jugement de soi.

Et cette tension qui s'installe... C'est délicieusement insoutenable. On rit, on retient son souffle, on manque pleurer parfois et on se laisse totalement prendre au jeu.

Il reste encore aux Florentins trois représentations salle Guitry rue Archereau et je conseille vivement à tous ceux qui ont du temps à gagner, de venir voir leur prestation. Jeudi 18 Juin: 19h30 Samedi 20: 14h et 19h30

N'hésitez pas à laissez un commentaire ici pour réserver votre place.

 

Lars Norén, dramaturge, écrivain, metteur en scène

Lars Norén, dramaturge, écrivain, metteur en scène

Retour à l'accueil